Quelles sont les origines de votre engagement en politique ?
Il y a d’abord eu l’influence de ma grand-mère, une des premières femmes maires-adjointes à une époque où les femmes n’avaient même pas le droit de vote, de mes parents, un peu anar, avec un goût pour la chose publique mais j’en ajouterais une, plus psychologique.
J’étais gauchère et pour cette raison, on m’a souvent contrariée lorsque j’étais enfant, surtout à l’école. Je pense que cette expérience a contribué à développer mon côté rebelle et mon sens critique.
Autre élément marquant, à cette époque, je vivais à Garches les Gonesse non loin de bidonvilles où vivaient certaines de mes copines. Cette vision de la misère a bien sûr été décisif. D’ailleurs, plus tard, en classe de 4ème, j’organisais ma première grève avec un sitting au collège Pablo Picasso.
Ensuite, il y a eu un événement marquant. Lors d’un concert de Peter Gabriel, en 1978, Lucien Mailhon, un copain antillais, a été assassiné par des fachos du service d’ordre. Ce fut ma première prise de conscience politique. Après, il y a eu les combats menés contre les groupes fachos au lycée et à l’Université de Villetaneuse (93) j’ai continué la lutte antiraciste en revendiquant lors des inscriptions des étudiants étrangers.
C’est dans cette Université que j’ai rencontré Julien Dray (aujourd’hui Député PS et en charge du dossier Sécurité, ndlr) et que j’ai eu des profs extraordinaires comme Francis Caballero (à la pointe du mouvement pour la dépénalisation des drogues douces, ndlr) ou Pascal Boniface (Directeur de l’Institut des Relations Internationales Stratégiques). Ces profs engagés ont également été déterminants.
Après les Elections de Dreux où le Front National a fait sa première grande percée, j’ai commencé à militer à SOS Racisme aux côtés de Julien Dray et Harlem Désir.
A l’arrivée de Chirac à Matignon, en 1986, j’ai compris qu’il voulait faire une université à l’Américaine et en tant que vice-présidente de l’UNEF j’ai commencé à organiser la résistance contre la marchandisation de l’éducation.
J’ai été l’une des figures du Mouvement anti-Devaquet (Alain Devaquet, Ministre de l’Education Nationale, voulait engager une réforme de l’Université, Isabelle Thomas était une "passionaria" du mouvement étudiant, ndlr).
Quelque temps plus tard, François Mitterrand m’a invité à déjeuner aux côtés des autres animateurs du mouvement étudiant, tous des hommes et des trotskistes ex-lambertistes. J’ai cru que j’allais me faire dévorer par eux et cela a beaucoup amusé Mitterrand. Il y a eu un deuxième déjeuner et à ce moment là, j’ai compris que le Président allait se représenter aux présidentielles. C’est ainsi que j’ai participé à sa campagne.
Après la victoire, certains de mes compagnons de campagne m’ont fait comprendre que je ne pouvais en rester là. Je me suis présentée aux législatives à Montfermeil où je ne l’ai pas emporté. Pour des raisons personnelles, j’ai quitté Paris et c’est plus tard que le Parti Socialiste m’a proposé de me présenter à Saint Malo où je suis élue. Au départ, j’avais deux handicaps. J’étais parachutée et j’étais une femme, jeune de surcroît. Cela a été difficile mais je suis tombée amoureuse des gens d’ici, francs et directs.
Avec le recul, qu’avez vous envie de dire aux femmes tentées par la politique ?
Ce n’est pas une partie de plaisir, on prend des coups, on a des bosses, on est obligé de se blinder. Mais c’est utile et passionnant.
Que pensez-vous de la parité ?
C’est une avancée incontestable mais on est encore loin d’y être. Si l’on regarde la composition des conseils généraux, c’est assez éloquent. Il faudra plusieurs générations pour que cela rentre vraiment dans les mœurs. Je pense qu’il faut vraiment un statut de l’élu, y compris pour les hommes.
Si on est renvoyé chez soi par les électeurs, c’est très difficile. On parle de la représentation des fonctionnaires et des professions libérales à droite mais il faut penser aux salariées lambda.
En tant que femme, si on se lance dans la politique, on nous reproche de délaisser la famille, c’est la position de l’ordre moral. Et on a toujours dans son entourage des amis qui disent "Et tes enfants dans tout cela ?" C’est un problème sociétal qui nous oblige à revoir l’éducation et les modèles culturels.
Entretien réalisé par Gilles Trichard